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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 11:44

MARCUS MALTE
Editions IN8

 

canissesIl n'a pas de nom. On sait juste de lui qu'il a deux jeunes enfants, qu'il habite dans un lotissement pavillonnaire, qu'il ne travaille pas, et qu'il vient de perdre sa femme de cette fatalité qui frappe aveuglément des familles scellées par l'amour et dont le bonheur est jeté à terre par la maladie.


C'est lui qui parle, qui nous raconte. Son amour pour sa femme . " je l'ai toujours trouvé belle, depuis le début, depuis le premier jour, et je lui ai toujours dit". Son incompréhension face à ce destin qui le frappe "... pourquoi ? Qu'est ce qu'on a fait de mal, nous ? Mes gamins qu'est ce qu'ils ont fait de mal, ils n'ont que six et quatre ans ?..."


Bien sûr le lecteur ressent immédiatement de l'empathie pour ce personnage genou à terre. Qui pourrait rester insensible à cette situation que tout un chacun à déjà croisée dans son entourage. Un papa qui se retrouve seul pour élever ses deux garçons, qui devant eux ne se plaint jamais, ne montre pas sa souffrance.


Pourtant, insidieusement, un sentiment de malaise va s'emparer progressivement du lecteur. Un petit quelque chose qui cloche au fil des pages, qui met en alerte notre conscience.


Notre personnage, rongé par la douleur, commence à regarder de l'autre côté de la rue à l'abri derrière ses canisses, cette maison où vit une autre famille, heureuse celle ci. Un jeune couple et leur petite fille.


Très vite, celui ci va finir par se convaincre que s'il avait fait un autre choix à l'époque où il avait acheté leur maison, sans doute les choses auraient tournées différemment.


" Maintenant que j'y songe, la chatte Guimauve elle s'est fait écraser dans tous les premierslott jours de notre arrivée.../.. On aurait du comprendre que c'était un signe. Une sorte d'avertissement. Je m'en veux, c'est moi qui aurait dû y penser. En face ce n'était pas encore vendu. Ce n'était pas trop tard pour changer. On n'avait pas encore déballé tous les cartons. Il suffisait de traverser la rue pour inverser le sort. C'est moi qui serait allé déposer un petit mot dans sa boîte aux lettres à lui. Ses condoléances, ça me fait une belle jambe. Dire qu'il suffisait de traverser."


Tout en donnant l'apparence d'une vie normale, il n'aura dès lors de cesse d'épier cette famille dont le bonheur est pour lui insolent, voire intolérable, et de critiquer leur mode de vie,  de ruminer de manière obsessionnelle ce coup du sort qui n'aurait jamais dû les frapper. " La foudre nous a frappé. Eux et pas eux. Ca se joue à si peu de choses: le même lotissement, la même rue, mais pas le même numéro. Pair ou impair. On a pas misé sur le bon. C'est ma faute je le reconnais. Mais permettez moi de croire que tout n'est pas complètement perdu."  Car c'est son bonheur qu'on lui a volé, et il est là, de l'autre côté de la rue. Et cette rue il finira par la traverser.


uno 0283" Canisses" est une petite novella d'une centaine de pages tout au plus. Pourtant, c'est sans doute l'une de mes œuvres préférées de Marcus Malte. Car ce bouquin je m'en suis véritablement délecté.  L'auteur a un vrai talent pour diffuser auprès de son lecteur, l'air de rien, un sentiment d'effroi qui va l'imprégner  de manière crescendo au fil des pages. Et c'est là sa force.


Dans cette histoire qui voit un  homme sombrer peu à peu, qui refuse la mort de sa femme, c'est la question de la frontière entre la normalité et la folie que pose l'auteur. Cet homme qui n'a pas de nom, ca pourrait être vous, ça pourrait être moi. Qu'est ce qui fait qu'un jour on ne se relève pas et que l'on plonge ?


Ce qui est effrayant avec Marcus Malte, c'est que la folie se pare justement de normalité. Elle ne transpire que par petites touches, à travers des situations, des réflexions, des attitudes  qui désaxent  le sens de la réalité.


Au début de l'histoire, après le décès de son épouse, le personnage  assume le quotidien. Emmène ses enfant à l'école. S'efforce de les nourrir, mais échouant à cuisiner des plats, leur fait des gaufres.


Situation qui prêterait à sourire quand on imagine combien il est souvent difficile pour un papa de suppléer la maman à la cuisine. Sauf que des gaufres, ils vont en manger tous les jours, matin, midi et soir. Et quand l'un de ses garçons tombe malade il refuse d'appeler le médecin qui lui rappelle trop de mauvais souvenirs. Malaise. C'est là un des nombreux exemples qui vont jalonner ainsi l'histoire et faire prendre la mesure du gouffre dans lequel s'apprête à sauter ce personnage à la dérive.


Tout au long de ma lecture, j'ai eu la sensation que ma posture de lecteur évoluait aussi avecMALTE l'histoire. De spectateur plein d'empathie pour cette homme confronté à cette douleur qui va le détruire, j'ai eu la sensation de devenir un voyeur. Comme si j'étais moi aussi caché derrière des canisses, à l'épier lui, en me demandant " bon sang, mais jusqu'où ce type va t'il aller ?".


Pire. Dans cette novella où il n'y a aucune scène de crime de décrite, Marcus Malte me mets dans les mains tous les éléments pour que je décide, moi, lecteur,  du destin de certains personnages de cette histoire, me rendant de fait complice, quelque part, des agissements de son personnage.


J'ai toujours pensé, qu'écrire une nouvelle (où ici une novella) était sans doute un exercice plus difficile que d'écrire un roman. Car les distances se réduisent, chaque mot doit être choisi avec soin pour rendre immédiatement une atmosphère ou un état d'esprit. Quand l'exercice est réussi, le plaisir de lecture n'en est que plus grand. C'est ce que vient de parfaitement réussir Marcus Malte avec cette petite histoire qui sera sans doute, l'une de mes préférées cette année.


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Published by La petite souris - dans Auteurs Français

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